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Par Quentin Noirfalisse

Les smartphones, devenus omniprésents dans nos vies, sont de véritables mines miniatures. Parmi d’autres, la polémique autour des minerais de conflit congolais présents, a permis de prendre conscience des enjeux humains et environnementaux des technologies. Mais derrière le terme minerais de conflit se cache une réalité bien plus complexe encore.

6,37 milliards d’êtres humains utilisent aujourd’hui un smartphone1. L’objet rectangulaire que vous tenez en main chaque matin n’est pas seulement un moyen incroyable de rester en contact avec vos proches, de prendre et de partager des images et des vidéos et d’accéder au web dans des temps de plus en plus records grâce à l’inévitable 5G. C’est aussi un incroyable « dévoreur de matières premières », comme le montre en octobre 2021, Le Monde Diplomatique, à travers un frappant tableau de Mendeleïev. Plus de 50 éléments chimiques se retrouvent dans votre iPhone, Huawei ou Samsung derniers cris. Ils composent la coque de l’appareil, font fonctionner la puce, les hauts parleurs, l’écran tactile et toute la micro-électronique de votre téléphone.

« If you can’t grow it, you have to mine it ! ».
Si vous ne pouvez le faire pousser, il faudra l’extraire. 

L’expression est bien connue des géologues et des chercheurs. Chaque jour, on se sert non seulement d’un smartphone, mais aussi d’un tube de dentifrice. Leur point commun : on ne peut pas les faire pousser de terre. Alors, il faut extraire des minerais pour les faire fonctionner. Sans mines, pas de dentifrice car il contient du phosphate, du titane, du fluoride et de l’aluminium (Source). Et donc pas de smartphone non plus.

De votre magasin de téléphones aux mines éparpillées à travers le monde qui permettent d’obtenir les métaux qui truffent nos smartphones, se déroule un long chemin tortueux, très compliqué à comprendre, qu’on appelle la « supply chain », ou chaîne d’approvisionnement. Il s’agit de chacune des étapes de transformation d’un minerais, depuis la mine jusqu’à l’utilisateur final (la société productrice du téléphone, qui dépend de multiples fournisseurs, de la création des composantes jusqu’à l’assemblage).

Et qui dit chaîne d’approvisionnement, avec de multiples intermédiaires, dit souvent problèmes. Dans le triangle du lithium, entre l’Argentine, la Bolivie et le Chili, où se concentre plus de la moitié de la production mondiale de lithium, essentiel aux batteries, on utilise de 400 à 2 millions de litres d’eau salée (les chiffres diffèrent entre l’industrie et d’autres experts) pour obtenir un kilo de lithium. Si cette eau, pompée dans le sous-sol, est salée et pas directement consommable, son exploitation affecte par contre l’écosystème aquifère dans son ensemble et poserait un risque pour les réserves d’eau douce (Source) des communautés locales.

A Bangka, en Indonésie, l’île a été ravagée par les mines d’étain (Source). En Chine, la production de néodyme (qui sert dans les aimants de smartphones) entraîne des rejets toxiques dans les eaux, et des maladies graves pour les riverains des zones d’exploitation (Source).

Et puis, il y a la République démocratique du Congo. À l’est du pays, dans les provinces du Nord et Sud Kivu, de l’Ituri, du Tanganyka et du Maniema, des centaines de milliers de creuseurs artisanaux (de 0,5 million à 2 millions de creuseurs travailleraient dans les mines, selon différentes estimations) et un petit nombre de mines industrielles extraient eux aussi des minerais essentiels au fonctionnement de nos smartphones.

Ces mines produisent :

  • Du coltan, un minerais d’où l’on peut extraire le tantale, essentiel aux condensateurs qui stabilisent l’alimentation électrique des téléphones. Le Congo est un des principaux producteurs mondiaux de coltan, mais ses réserves sont extrêmement difficiles à évaluer.
  • De la cassitérite, qui permet d’obtenir de l’étain, utilisé pour souder des composants métalliques du smartphone mais aussi produire l’oxyde d’indium-étain, un matériau extrêmement fin, transparent, conducteur délectricité et indispensable au fonctionnement de nos écrans tactiles.
  • De la wolframite, d’où l’on peut obtenir du tungstène, un métal dense utilisé dans le mécanisme de nos vibreurs.
  • De l’or : 60 % des 3000 sites miniers répertoriés par le centre de recherche Ipis, spécialiste en gouvernance minière, sont des mines d’or, qui drainent aussi le plus grand nombre de creuseurs.

Ces minerais sont rassemblés sous l’expression 3T+G (pour tin, tantalum, tungsten et gold soit étain, tantale, tungstène et or)

La RD Congo est un acteur d’envergure à l’échelle mondiale pour le coltan (dans le top 5 des pays producteurs, le minerais étant qualifié de stratégique, il est taxé à 10% au lieu de 2%). Il produit aussi 8% des exportations d’étain, en grande partie dues à la mine industrielle de Bisie mais aussi de centaines de mines artisanales de cassitérite. La wolframite, quant à elle, joue un rôle marginal dans la production congolaise, mais peut s’intensifier selon la demande du marché mondiale et ce jusque dans les plus petites mines. 

C’est avant tout la diversité des minerais dont le Congo dispose qui frappe, depuis longtemps, les esprits. Jules Cornet, géologue belge, venu explorer les ressources minières du Katanga en 1891, parla même d’un “scandale géologique”. 

Mais depuis le début des années 2000, alors que la deuxième guerre du Congo1 faisait rage, avec un pays de facto divisé en plusieurs parties (une rébellion, le RCD, Rassemblement congolais pour la démocratie soutenue par le Rwanda maîtrisant la région du Kivu), c’est un autre scandale qui frappe le Congo et le secteur des 3T+G. Celui des minerais de sang ou des minerais de conflit, selon des expressions désormais bien installées dans les médias et les ONG. 

À l’époque, le Congo est morcelé entre :

  • Le gouvernement Kabila (qui sera assassiné en 2001, le pouvoir étant repris par son fils Joseph), qui maîtrise le sud du pays, de Kinshasa au Katanga, 
  • Le RCD-Goma, soutenu par les Rwandais, qui occupe le grand Kivu (Nord et Sud Kivu et Maniema)
  • Le RCD-Kisangani, qui occupe le nord-est du pays. 
  • Le Mouvement pour la Libération du Congo qui occupe le nord-ouest.

Une guerre ethnique meurtrière, instrumentalisée par l’Ouganda, s’ajoutera à ce maëlstrom, en Ituri, région où la production d’or est importante. 

C’est à cette époque que des liens entre groupes rebelles et exploitation minière commencent à être documentés. En septembre 2000, un groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles en RDC est créé par les Nations Unies. Plusieurs rapports sortent pour documenter comment les rébellions et groupes armés se servent des ressources naturelles pour se financer. 

“L’exploitation systématique des ressources naturelles et autres formes de richesses de la RDC se poursuit sans relâche et que ces activités sont menées avec la participation d’un grand nombre d’acteurs, nationaux et non nationaux, appartenant ou non à la région, qu’ils participent directement ou non au conflit”, résumé un communiqué de presse de l’ONU. 

Un des rapports Kassem, du nom de Mahmoud Kassem, ambassadeur égyptien et chef du groupe d’experts, montre, par exemple, à quel point l’exploitation de coltan est tombée entre les mains de l’Armée rwandaise, qui, via “sa” rébellion du RCD-Goma et ses propres troupes, contrôle les Kivu. “Le gros du coltan exporté depuis l’est de la République démocratique du Congo, de 60 à 70%, a été extrait sous la surveillance direct de ‘détachés’ miniers de l’Armée patriotique rwandaise et évacué par avion depuis pistes situées près des sites miniers directement vers Kigali ou Cyangugu. Aucune taxe n’est payée. Les avions militaires rwandais, l’avion de Victor Bout2 et des petites compagnies aériennes sont utilisés pour l’évacuation du coltan.(Source) ” Le rapport indique que l’armée rwandaise contrôle les meilleurs sites, utilise des prisonniers venus du Rwanda comme main d’œuvre, ainsi que du travail forcé. 

C’est un réseau d’élite qui organise cette ruée rwandaise sur le coltan congolais, pas de simples gradés présents sur le terrain des opérations. Le coltan est en partie revendu à une société établie en RDC, au Rwanda et au Burundi, Eagle Wings (filiale de Trinitech Inc., basée aux USA).

Eagle Wings envoie ensuite ce coltan extrêmement problématique vers des fonderies au Kazakhstan, en Chine, mais aussi en Allemagne, chez H.G Starck, une filiale du géant allemand Bayer (notamment actif dans le secteur pharmaceutique). 

Le groupe d’experts démontrera que la même problématique se pose dans les territoires contrôlés par le RCD-Kisangani, soutenu par l’Ouganda. Des acheteurs russes témoignèrent à l’époque que même si les prix du coltan avaient baissé sur le marché international (le coltan, contrairement au cuivre ou au cobalt, n’a pas de prix fixé par une bourse telle que le London Metal Exchange), le coût de la main d’oeuvre était tellement bas que le marché international continuait d’être intéressé par le coltan congolais. 

En 2002, le groupe d’experts recense 85 multinationales qui violent, selon lui, les Guidelines (lignes directrices) de l’OCDE sur les sociétés multinationales parce qu’elles achètent, directement ou via des intermédiaires des minerais congolais exploités illégalement. Ces lignes directrices déterminent des principes et standards non-contraignants (c’est là leur faiblesse) pour faire “des affaires de façon responsable dans un contexte global”, le tout en accord avec les lois et les normes internationalement applicables. 

À l’époque, parmi ces sociétés pointées par l’ONU, on trouve des sociétés diamantaires belges qui acquièrent des diamants exportés par les rébellions, ou encore Umicore, société bâtie sur les restes de l’Union minière belge, qui entama l’exploitation des minerais de façon industrielle au Congo, et d’autres sociétés françaises, anglaises, finlandaises ou parquées dans des paradis fiscaux. 

En 2003, après de longs processus de négociation, un Gouvernement de transition baptisé 1+4 fut créé, reprenant Joseph Kabila comme président, un vice-président de son parti, le PPRD, deux vice-présidents issus des rébellions (Jean-Pierre Bemba pour le MLC et Azarias Ruberwa pour le RDC) ainsi qu’un vice-président représentant une plateforme d’autres partis, Z’ahidi Ngoma. La formation de ce gouvernement d’entente, forcément fragile, n’empêchera pas l’avènement de groupes armés, à l’Est, qui continueront à se servir des minerais comme moyens de financement.

Nourries par les rapports du groupe d’experts, les recherches d’organisations congolaises et désireuses d’attirer l’attention sur les liens entre conflit armé et minerais, plusieurs ONG internationales vont rapidement se saisir de l’enjeu. Bientôt, l’expression “minerais de conflit” allait envahir l’inconscient collectif, au point de devenir, à tort, la seule explication pour analyser la raison des conflits à l’est du Congo. 

1. La première guerre du Congo a démarré en 1996, lorsque l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, appuyées par le Rwanda et l’Ouganda se mit en route pour renverser, en 1997, le maréchal Mobutu, à la tête du pays depuis 32 ans. Lorsque le président Laurent-Désiré Kabila décidera d’éconduire ces encombrants soutiens, une nouvelle guerre, l’opposant à ceux-ci via de nouvelles rébellions qu’ils décidèrent d’initier et/ou soutenir, démarra : la deuxième guerre du Congo. Ces deux conflits feront de très nombreuses victimes directes et indirectes (les chiffres font encore l’objet d’un débat, mais les hypothèse plausibles permettent de tabler sur de un à 2,5 millions de morts).

2. Victor Bout est un marchand d’armes et trafiquant né au Tadjikistan, surnommé Lord of War, ancien du renseignement militaire russe et reconverti dans les armes à 24 ans.

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